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Comprendre le TDAH Lecture

La vie d’une personne avec un TDAH…

Il se lève le matin avec l’intention sincère de faire tout ce qu’il doit faire.

Aujourd’hui, il va répondre à ce message qu’il laisse traîner depuis quatre jours.

Il va ranger.

Prendre ce rendez-vous.

Terminer ce travail.

Faire les courses.

Cette fois, c’est décidé.

Puis il prend son téléphone pour vérifier l’heure.

Une notification.

Il l’ouvre.

Une vidéo.

Puis une autre.

Il pense soudain à quelque chose qu’il voulait chercher hier.

Il ouvre son navigateur.

Pendant sa recherche, il tombe sur autre chose.

Cela lui rappelle encore autre chose.

Quarante minutes plus tard, il repose son téléphone.

Il ne sait plus pourquoi il l’avait pris.

La journée vient à peine de commencer et il a déjà cette impression familière :

le temps lui échappe.

Ce n’est pas qu’il ne veut pas faire les choses

C’est probablement l’un des aspects les plus difficiles à expliquer.

Il veut les faire.

Parfois énormément.

Il peut rester devant son ordinateur en sachant parfaitement qu’il doit commencer.

Le document est ouvert.

Tout est prêt.

Il faut simplement écrire.

Allez.

Rien.

Commence.

Toujours rien.

Il regarde son téléphone.

Le repose parce qu’il sait exactement ce qu’il est en train de faire.

Puis reste encore devant son écran.

De l’extérieur, cela ressemble à de la procrastination.

De l’intérieur, c’est parfois plus étrange : il existe une distance entre vouloir faire quelque chose et réussir à déclencher l’action.

Et pourtant, la veille de l’échéance, quelque chose peut changer.

Il est 23 h 42.

Soudain, son cerveau s’allume.

Il écrit.

Il organise.

Il résout.

Il oublie de manger.

Trois heures plus tard, ce qu’il repoussait depuis deux semaines est terminé.

Et puisqu’il vient de prouver qu’il pouvait le faire, une question revient :

Pourquoi n’a-t-il pas simplement fait ça avant ?

Il aimerait bien le savoir lui aussi.

Son attention n’est pas simplement « mauvaise »

On imagine souvent le TDAH comme une incapacité à se concentrer.

Pourtant, il peut parfois se concentrer d’une manière presque excessive.

Donnez-lui quelque chose qui l’intéresse réellement et le monde peut disparaître.

Un jeu.

Un projet.

Un problème à résoudre.

Une passion nouvelle.

Il commence à 20 heures.

Il relève les yeux.

Il est 2 h 13.

Il devait manger.

Répondre à quelqu’un.

Prendre une douche.

Dormir tôt.

Il n’a rien vu passer.

Mais devant une tâche importante qui ne stimule pas suffisamment son cerveau, dix minutes peuvent devenir interminables.

Ses yeux lisent une page.

Puis une deuxième.

Il réalise soudain qu’il n’a aucune idée de ce qu’il vient de lire.

Son attention n’est donc pas nécessairement absente.

Elle peut surtout être difficile à diriger volontairement.

Et malheureusement, « c’est important » ne suffit pas toujours à la capturer.

Il oublie des choses qu’il voulait sincèrement retenir

Ses clés.

Son portefeuille.

Un rendez-vous.

Le linge dans la machine.

Le message auquel il devait répondre.

Il entre dans une pièce.

S’arrête.

Pourquoi est-il venu ici ?

Il retourne dans la pièce précédente.

L’idée revient.

Il repart.

Avec les années, il développe des stratégies.

Toujours mettre les clés au même endroit.

Créer des rappels.

Faire des listes.

Mettre des alarmes.

Puis il oublie parfois de regarder la liste.

Éteint l’alarme en pensant :

Je le fais dans deux minutes.

Et deux minutes cessent mystérieusement d’exister.

Le plus étrange est qu’il peut se souvenir avec une précision impressionnante d’une conversation datant de plusieurs années, d’un détail inutile lu une seule fois ou d’une anecdote parfaitement insignifiante.

Mais se rappeler au bon moment qu’il doit acheter du dentifrice ?

Beaucoup plus compliqué.

Le temps fonctionne bizarrement

Il doit partir dans une heure.

Une heure, c’est beaucoup.

Il commence quelque chose.

Il doit maintenant partir dans vingt minutes.

Puis dans huit.

Puis il est en retard.

Encore.

Alors la fois suivante, il décide d’être prudent.

Son rendez-vous est à 15 heures.

À partir de midi, une partie de sa journée devient presque inutilisable.

Il pourrait faire quelque chose avant.

Il le sait.

Mais le rendez-vous reste quelque part dans sa tête.

Attention. Il y a quelque chose à 15 heures.

Alors il attend.

Regarde l’heure.

Attend encore.

Et réussit parfois quand même à partir trop tard.

Le temps semble parfois appartenir à deux catégories :

maintenant

et

pas maintenant.

Le problème est que pas maintenant possède une fâcheuse tendance à devenir maintenant sans prévenir.

Une tâche simple peut devenir quinze tâches

« Range la cuisine. »

Cela paraît simple.

Mais ranger la cuisine signifie vider le lave-vaisselle, jeter les emballages, nettoyer le plan de travail, ranger ce paquet…

Il ouvre un placard.

Le placard est mal organisé.

Il commence à le réorganiser.

Il retrouve quelque chose qu’il cherchait depuis trois semaines.

Il part le ranger ailleurs.

En chemin, il remarque du linge.

Il prend le linge.

Vingt minutes plus tard, il se trouve dans sa chambre avec une pile de vêtements dans les bras.

La cuisine ?

Toujours en désordre.

Il n’est pourtant pas resté inactif.

C’est même tout le problème.

Il a fait beaucoup de choses.

Simplement pas celle qu’il avait prévu de terminer.

Avec les autres

Une idée lui vient pendant que quelqu’un parle.

Elle paraît urgente.

S’il ne la dit pas maintenant, il risque de l’oublier.

Alors il interrompt.

Pas nécessairement parce qu’il pense que ce qu’il a à dire est plus important.

L’idée est simplement là.

Maintenant.

Il peut également commencer une histoire, ouvrir une parenthèse, puis une parenthèse dans la parenthèse.

« Enfin bref… »

Et repartir sur autre chose.

Dans sa tête, pourtant, le chemin existe.

A rappelle B.

B rappelle C.

C explique pourquoi il parlait de A.

Pour son interlocuteur, la conversation vient parfois de traverser trois continents.

Alors il apprend à se retenir.

Ne coupe pas.

Attends ton tour.

Mais pendant qu’il mobilise son attention pour ne pas interrompre, il écoute parfois moins bien.

Puis arrive enfin son tour.

Il avait quelque chose à dire.

Quelque chose d’important.

Il ouvre la bouche.

Plus rien.

L’ennui peut être difficile à supporter

Certaines tâches ne sont pas simplement peu intéressantes.

Elles semblent repousser son cerveau.

Un formulaire.

Une longue réunion.

Attendre.

Classer des documents.

Relire vingt lignes administratives.

Alors il cherche spontanément de la stimulation.

Il bouge la jambe.

Manipule un objet.

Met de la musique.

Regarde son téléphone.

Commence une deuxième activité en parallèle.

Cela peut donner l’impression qu’il ne fait aucun effort.

Pourtant, il essaie parfois précisément de maintenir son cerveau suffisamment stimulé pour rester présent.

Et paradoxalement, l’urgence peut produire l’effet inverse.

Un problème imprévu ?

Une échéance dans trente minutes ?

Quelque chose à résoudre immédiatement ?

Son cerveau s’allume.

Il devient rapide.

Inventif.

Efficace.

Il peut gérer une situation complexe dans l’urgence…

puis oublier pendant cinq jours de poster une lettre.

Cette incohérence peut être difficile à comprendre, y compris pour lui-même.

Les passions peuvent arriver très fort

Cette fois, il l’a trouvée.

La chose.

Pendant quelques jours ou quelques semaines, elle occupe une place immense.

Il regarde des vidéos.

Lit des articles.

Compare.

Apprend.

Imagine des projets.

Achète parfois du matériel.

Il se demande comment il a pu vivre aussi longtemps sans s'intéresser à ce sujet.

Puis, quelquefois, quelque chose s’éteint.

Pas parce que l’activité est devenue mauvaise.

Elle ne produit simplement plus la même étincelle.

Le matériel reste dans un placard.

Le projet rejoint les autres.

Puis une nouvelle fascination apparaît.

Il ne manque pas nécessairement de curiosité.

Il peut au contraire avoir l’impression qu’une seule vie ne suffira jamais pour explorer tout ce qui l’intéresse.

Ses émotions peuvent aussi aller vite

Une petite contrariété peut parfois prendre énormément de place.

Une critique.

Un objet qui refuse de fonctionner.

Un changement inattendu.

Plusieurs petites frustrations accumulées.

Sur le moment, l’émotion remplit tout l’écran.

Puis, une demi-heure plus tard, elle a presque disparu.

Il regarde parfois sa propre réaction avec perplexité.

Pourquoi ça m’a autant énervé ?

L’enthousiasme peut fonctionner de la même manière.

Une idée apparaît.

Elle semble extraordinaire.

Il faut commencer maintenant.

Pas demain.

Pas après avoir terminé autre chose.

Maintenant.

Parce qu’il sait peut-être qu’une idée qui paraît irrésistible aujourd’hui peut devenir étonnamment silencieuse demain.

Il connaît souvent déjà les conseils

« Fais une liste. »

Il en a fait.

« Mets une alarme. »

Il en a quinze.

« Utilise un agenda. »

Il possède peut-être trois applications d’organisation téléchargées lors de trois tentatives différentes de devenir enfin organisé.

Et parfois, un nouveau système fonctionne merveilleusement bien.

Pendant une semaine.

Nouvel agenda.

Nouvelle routine.

Nouvelle vie.

Cette fois, tout va changer.

Puis la nouveauté disparaît.

Trois semaines plus tard, il ne sait même plus où se trouve l’agenda.

Le problème n’est donc pas toujours de savoir comment s’organiser.

C’est réussir à maintenir ces stratégies lorsque leur nouveauté s’est évaporée.

Avec les années, il apprend à compenser

Il note immédiatement ses rendez-vous parce qu’il ne fait plus confiance au « je m’en souviendrai ».

Il met ses clés toujours au même endroit.

Il prépare certaines choses la veille.

Il utilise des calendriers, des alarmes, des listes et des routines.

Il arrive parfois vingt minutes en avance parce qu’il connaît trop bien l’alternative.

Alors quelqu’un peut lui dire :

« Pourtant, tu es super organisé. »

Peut-être.

Ou peut-être cette organisation est-elle précisément ce qu’il a construit pour compenser ce qui ne l’est pas spontanément.

Lorsque les stratégies fonctionnent, les autres voient le résultat.

Ils ne voient pas nécessairement l’échafaudage derrière.

Et pourtant, il n’est pas une collection de symptômes

Il peut être calme.

Patient.

Très organisé.

Excellent à l’école.

Diplômé.

Lire pendant des heures.

Terminer des projets.

Avoir une excellente mémoire.

Ne presque jamais sembler hyperactif.

Aucune de ces choses n’exclut automatiquement un TDAH.

À l’inverse, procrastiner, perdre ses clés, être distrait ou s’ennuyer rapidement ne signifie évidemment pas qu’une personne a un TDAH.

Tout le monde oublie.

Tout le monde procrastine.

Tout le monde se déconcentre.

Ce qui compte notamment, c’est la fréquence, l’intensité, la persistance de ces difficultés et leurs conséquences dans plusieurs domaines de la vie.

Parce que parfois, le TDAH ne ressemble pas à quelqu’un qui court partout.

Il ressemble simplement à un adulte immobile devant son ordinateur depuis quarante minutes, parfaitement conscient de ce qu’il doit faire et incapable de comprendre pourquoi il ne commence pas.

À quelqu’un capable de travailler six heures sans interruption sur une chose passionnante et de repousser pendant six jours une tâche de dix minutes.

À quelqu’un à qui l’on a souvent répété :

« Applique-toi. »

« Organise-toi. »

« Arrête de procrastiner. »

« Tu pourrais tellement bien faire si tu faisais des efforts. »

Alors il en a fait.

Des listes.

Des alarmes.

Des agendas.

Des résolutions.

Des nuits à terminer ce qu’il n’avait pas réussi à commencer plus tôt.

Et parfois, lorsqu’il découvre le TDAH, il ne découvre pas soudainement une excuse.

Il trouve plutôt une explication possible à une incohérence qui l’accompagne depuis longtemps.

Pourquoi il pouvait vouloir profondément faire quelque chose sans réussir à commencer.

Pourquoi il pouvait se concentrer pendant six heures mais pas forcément pendant six minutes.

Pourquoi certaines tâches minuscules semblaient immenses alors que certaines tâches complexes devenaient faciles dès qu’elles étaient suffisamment stimulantes.

Il ne découvre pas un nouveau cerveau.

Il commence simplement à comprendre celui avec lequel il vivait déjà.

À propos de ce texte

Ce texte ne cherche pas à décrire toutes les personnes ayant un TDAH, ni à permettre de s'autodiagnostiquer à partir de quelques expériences familières.

Le TDAH peut se manifester de façons très différentes. Chez certaines personnes, l’hyperactivité ou l’impulsivité sont visibles. Chez d’autres, les difficultés concernent davantage l’attention, l’organisation, la gestion du temps ou le déclenchement des tâches.

Son objectif est plutôt de montrer à quoi certaines manifestations du TDAH peuvent ressembler de l’intérieur.

On décrit facilement ce que les autres voient : quelqu’un de distrait, désorganisé, impulsif ou qui procrastine.

On parle moins de ce que la personne peut vivre derrière : vouloir agir sans réussir à commencer, perdre la notion du temps, chercher constamment suffisamment de stimulation pour rester engagé, ou développer quantité de stratégies pour compenser ses difficultés.

Se reconnaître dans certaines de ces expériences ne signifie pas nécessairement avoir un TDAH.

La question que ce texte cherche finalement à poser est moins :

« À quoi ressemble quelqu’un avec un TDAH ? »

qu’une autre :

« À quoi le quotidien peut-il ressembler lorsque son propre cerveau ne donne pas toujours son attention à ce qu’on voudrait lui faire faire ? »